Les incendies dramatiques en France et en Espagne vont-ils impacter AXA et le secteur des assurances en général ?
Oui, mais l’impact financier sera beaucoup plus faible que l’impact mĂ©diatique, et il se jouera davantage sur la tarification 2027 que sur les comptes 2026.
L’ampleur de l’Ă©vĂ©nement. Elle est rĂ©elle. Au moins 200 000 personnes ont Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©es en France depuis mercredi soir, selon le ministère de l’IntĂ©rieur; avec le feu progressant vers le Cap-Ferret, tandis que l’Espagne a dĂ©crĂ©tĂ© l’Ă©tat d’urgence près de Madrid. En Gironde, l’incendie parti de Saumos avait dĂ©jĂ consumĂ© au moins 3 000 hectares de pinèdes jeudi, avec 700 pompiers mobilisĂ©s. Sur l’ensemble de l’annĂ©e, la SĂ©curitĂ© civile recensait dĂ©but juillet plus de 8 000 dĂ©parts de feu depuis janvier pour plus de 25 000 hectares brĂ»lĂ©s, soit environ le double de l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente Ă la mĂŞme date.
Pourquoi la facture assurantielle restera modérée. Trois raisons techniques.
D’abord, l’ordre de grandeur historique. En 2022, annĂ©e de rĂ©fĂ©rence marquĂ©e par le mĂ©gafeu de La Teste-de-Buch, les sinistres liĂ©s aux feux de forĂŞt ont reprĂ©sentĂ© un peu plus de 450 millions d’euros d’indemnisations pour l’ensemble du marchĂ© français. RapportĂ© aux 8,4 milliards d’euros de rĂ©sultat opĂ©rationnel d’AXA, dont la France ne reprĂ©sente qu’une fraction, l’effet est de l’ordre du bruit comptable. Pour mĂ©moire, les incendies californiens de janvier 2025, autrement plus destructeurs en valeur assurĂ©e, avaient coĂ»tĂ© 100 millions d’euros Ă AXA.
Ensuite, ce qui brĂ»le est peu assurĂ©. La forĂŞt elle-mĂŞme l’est très marginalement : la faible rentabilitĂ© de l’investissement forestier rend la prime difficile Ă absorber, et l’offre existe sans ĂŞtre souscrite. Les hectares partis en fumĂ©e constituent une perte patrimoniale et Ă©cologique massive, pas une charge de sinistres.
Enfin, la rĂ©assurance. Un Ă©vĂ©nement de cette taille dĂ©passe les seuils de rĂ©tention des grands groupes ; une part significative de la charge est cĂ©dĂ©e aux rĂ©assureurs. C’est prĂ©cisĂ©ment la fonction du dispositif.
Point technique. L’incendie de forĂŞt ne relève pas du rĂ©gime français de catastrophes naturelles; celui-ci couvre inondations, sĂ©cheresse, mouvements de terrain, et il est financĂ© par la surprime cat-nat avec la garantie de l’État via la CCR. Le feu relève, lui, de la garantie incendie du contrat multirisque habitation ou auto. ConsĂ©quence : la charge tombe directement dans le compte technique dommages des assureurs, sans mutualisation publique ni plafond de responsabilitĂ©. C’est ce qui distingue ce risque des autres pĂ©rils climatiques, et c’est l’angle le plus intĂ©ressant.
LĂ oĂą l’effet est dĂ©jĂ visible : les primes. Les primes des habitations situĂ©es en zone classĂ©e Ă risque ont progressĂ© de 15 Ă 30 % en trois ans dans certains dĂ©partements mĂ©ridionaux, les assureurs multipliant par ailleurs les exclusions de garantie et les franchises majorĂ©es. S’y ajoute un levier de sĂ©lection du risque : l’assureur vĂ©rifie le respect des obligations lĂ©gales de dĂ©broussaillage, et peut imposer une franchise supplĂ©mentaire pouvant atteindre 5 000 € en cas de manquement. C’est lĂ que se joue la vraie rĂ©ponse du secteur; non pas dans une dĂ©gradation de rĂ©sultat, mais dans un durcissement de souscription qui alimente le dĂ©bat sur l’assurabilitĂ© des zones exposĂ©es.
Pour AXA spĂ©cifiquement. Le calendrier joue en sa faveur : les feux de juillet tomberont dans le second semestre, donc ni dans les semestriels attendus fin juillet ni dans une rĂ©vision d’objectifs. Le groupe est exposĂ© sur les deux marchĂ©s touchĂ©s : la France et l’Espagne figurent parmi ses gĂ©ographies principales, mais son ratio Solvency II de 215 % lui donne une capacitĂ© d’absorption confortable. Le marchĂ© ne s’y est d’ailleurs pas trompĂ© : l’action a clĂ´turĂ© vendredi 24 juillet Ă 44,82 euros, en hausse de 0,13 %, sans rĂ©action identifiable au sinistre.
Précisions :
Solvency II est le rĂ©gime prudentiel europĂ©en qui encadre les assureurs depuis 2016. Il rĂ©pond Ă une question simple : cette compagnie dispose-t-elle d’assez de capital pour tenir si tout va mal en mĂŞme temps ? Le dispositif repose sur trois piliers : les exigences quantitatives de capital, la gouvernance et la gestion des risques, la transparence vis-Ă -vis du superviseur et du marchĂ©.
Le chiffre que l’on cite (le ratio de solvabilitĂ©) rapporte les fonds propres Ă©ligibles au capital de solvabilitĂ© requis (SCR). Ce SCR correspond au montant nĂ©cessaire pour absorber un choc bicentenaire, c’est-Ă -dire une perte dont la probabilitĂ© est de 0,5 % sur un an. Un ratio de 100 % signifie donc que l’assureur dĂ©tient exactement ce capital ; le seuil rĂ©glementaire est atteint Ă ce niveau, en deçà duquel le superviseur intervient.
D’oĂą la lecture des 215 % d’AXA : le groupe dĂ©tient plus du double du capital exigĂ© face Ă un scĂ©nario bicentenaire. Ce surplus est ce qui finance les rachats d’actions et sĂ©curise le dividende, c’est prĂ©cisĂ©ment pour cela que le ratio est devenu, au-delĂ de sa fonction prudentielle, un indicateur de rendement suivi par les investisseurs.
Deux nuances utiles : les groupes calculent souvent leur SCR via un modèle interne validĂ© par le superviseur plutĂ´t que par la formule standard, ce qui limite la comparabilitĂ© entre acteurs ; et le ratio est sensible aux paramètres de marchĂ©, notamment aux taux d’intĂ©rĂŞt, ce qui le rend volatile d’un trimestre Ă l’autre sans changement du profil de risque rĂ©el.
Le régime CatNat, créé par la loi de 1982, est un partenariat public-privé sans équivalent en Europe. Son principe : garantir à tout assuré dommages une couverture des risques naturels que le marché privé seul jugerait inassurables : inondations, sécheresse géotechnique, mouvements de terrain, séismes, cyclones.
Le mĂ©canisme. La garantie est attachĂ©e d’office Ă tout contrat multirisque habitation, biens professionnels ou automobile : impossible d’y souscrire sĂ©parĂ©ment, impossible d’y renoncer. Son dĂ©clenchement suppose deux conditions : l’intensitĂ© anormale du phĂ©nomène naturel comme cause dĂ©terminante, et l’insuffisance des mesures de prĂ©vention habituelles (constatĂ©es par un arrĂŞtĂ© interministĂ©riel publiĂ© au Journal officiel). C’est cet arrĂŞtĂ© qui ouvre le droit Ă indemnisation.
Le financement. L’article L. 125-2 du code des assurances prĂ©voit une cotisation additionnelle assise sur la prime des contrats, la « surprime CatNat », dont le taux est fixĂ© par arrĂŞtĂ©. Depuis le 1er janvier 2025, ce taux est passĂ© de 12 Ă 20 % pour les contrats dommages aux biens d’habitation et professionnels, et de 6 Ă 9 % sur les garanties vol et incendie des contrats automobiles (la première rĂ©vision depuis près de vingt-cinq ans) pour une capacitĂ© de couverture supplĂ©mentaire d’environ 1,2 Md€ par an. La surprime porte uniquement sur la prime dommages aux biens, pas sur la responsabilitĂ© civile, et 2026 marque sa pleine application sur les contrats renouvelĂ©s.
Le rĂ´le de la CCR. La Caisse centrale de rĂ©assurance, dĂ©tenue Ă 100 % par l’État, rĂ©assure les assureurs qui lui cèdent une part de ces primes et lui rĂ©trocèdent proportionnellement la charge des sinistres. Elle offre une couverture en quote-part et en stop-loss. Sa spĂ©cificitĂ© tient Ă ce qu’elle bĂ©nĂ©ficie de la garantie illimitĂ©e de l’État : si ses rĂ©serves sont Ă©puisĂ©es, le TrĂ©sor prend le relais sans plafond. C’est ce qui permet au rĂ©gime d’absorber un Ă©vĂ©nement d’ampleur exceptionnelle.
Le point de tension actuel. Les provisions d’Ă©galisation de la CCR ont Ă©tĂ© laminĂ©es par les sĂ©cheresses successives, et l’institution elle-mĂŞme relevait que le relèvement du taux n’atteindrait son plein effet qu’en 2026, laissant entretemps un risque Ă©levĂ© d’intervention de l’État. Le retrait-gonflement des argiles est devenu le premier poste de sinistralitĂ©, devant les inondations, et la CCR projette une hausse du coĂ»t des catastrophes naturelles de 47 Ă 85 % d’ici 2050 en euros constants. Son rapport 2026 formule quatorze mesures et chiffre Ă 1,2 Md€ par an le besoin de financement additionnel nĂ©cessaire Ă la stabilitĂ© du dispositif Ă court terme.
Ce qu’il faut retenir : Le feu de forĂŞt ne relève pas de ce rĂ©gime. Il tombe dans la garantie incendie de droit commun, donc intĂ©gralement sur le bilan des assureurs privĂ©s, sans cession Ă la CCR ni garantie de l’État. C’est prĂ©cisĂ©ment ce qui rend le pĂ©ril intĂ©ressant sur le plan Ă©ditorial : il Ă©chappe Ă la mutualisation publique au moment oĂą sa frĂ©quence explose, et le dĂ©bat porte dĂ©sormais sur la rĂ©vision pĂ©riodique des catĂ©gories d’Ă©vĂ©nements, certains risques pouvant sortir du champ CatNat si leur frĂ©quence leur fait perdre leur caractère « anormal », question qui pourrait Ă terme se poser en sens inverse pour l’incendie.
AXA, la valeur de rendement qui arrive au bout de son plan đź”’
Mise Ă jour le 27 juillet 2026 :
Les victimes des incendies qui touchent la Gironde, les Landes et le Var, bĂ©nĂ©ficieront de mesures exceptionnelles pour leur relogement et la dĂ©claration de leurs sinistres, a annoncĂ© lundi le ministre de l’Economie, Roland Lescure. Les assureurs prendront en charge les frais de relogement des quelque 220.000 personnes Ă©vacuĂ©es depuis mercredi Ă cause de l’incendie qui a embrasĂ© les pourtours du très touristique bassin d’Arcachon. AFP •27/07/2026 Ă 11:47.
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