Chaque réunion de la Banque centrale européenne est scrutée par les marchés bien au-delà du cercle des économistes. Une variation, même modeste, du taux de dépôt peut faire bouger les indices actions, les taux obligataires et l’euro le jour même de l’annonce. Pourquoi un geste qui ne concerne, en apparence, que le coût de l’argent pour les banques a-t-il un tel écho sur la valorisation des entreprises cotées ? Voici les principaux mécanismes à comprendre.
Le taux directeur, un ingrédient de base dans le prix des actions
La valeur théorique d’une action repose sur l’actualisation des bénéfices ou des flux de trésorerie que l’entreprise devrait générer dans le futur. Concrètement, un euro de profit attendu dans dix ans vaut moins qu’un euro de profit encaissé aujourd’hui, et ce décalage se calcule à l’aide d’un taux d’actualisation. Ce taux intègre, entre autres composantes, le niveau des taux sans risque de la zone euro, eux-mêmes directement influencés par la politique de la BCE.
Quand la BCE relève ses taux, le taux d’actualisation augmente mécaniquement, et la valeur actuelle des bénéfices futurs diminue, toutes choses égales par ailleurs. C’est la raison pour laquelle une hausse des taux pèse en général sur les valorisations boursières, et inversement pour une baisse. Cet effet touche cependant les entreprises de façon très inégale.
Les valeurs de croissance, plus sensibles que les valeurs matures
Les sociétés dont l’essentiel des bénéfices est attendu loin dans le futur, technologiques ou biotechnologiques par exemple, sont les plus exposées à ce mécanisme d’actualisation. Une hausse des taux réduit davantage la valeur présente d’un profit espéré dans quinze ans que celle d’un profit attendu l’année prochaine, ce qui explique pourquoi les indices à forte composante technologique réagissent souvent plus violemment aux annonces de la BCE ou de la Fed que les indices plus diversifiés.
À l’inverse, les entreprises matures, qui distribuent déjà des dividendes réguliers et dont les bénéfices sont moins projetés dans le lointain, encaissent en général mieux ce type de choc. Une baisse des taux produit le mouvement symétrique : elle profite en priorité aux valeurs de croissance et aux secteurs les plus endettés, dont les perspectives lointaines reprennent mécaniquement de la valeur.
Le secteur bancaire, un cas particulier
Les banques échappent en partie à cette logique, car leur activité elle-même est directement rémunérée par le niveau des taux. Une hausse des taux directeurs permet en général aux banques d’élargir leur marge nette d’intérêt, c’est-à-dire l’écart entre ce qu’elles perçoivent sur les crédits qu’elles accordent et ce qu’elles versent sur les dépôts. C’est pourquoi les valeurs bancaires ont souvent mieux résisté, voire progressé, lors des phases de remontée des taux de ces dernières années, tant que la hausse ne s’accompagne pas d’une dégradation trop marquée de la qualité du crédit ou d’une récession qui ferait grimper les impayés.
Une baisse des taux a l’effet inverse sur les marges bancaires, même si elle peut, en contrepartie, relancer la demande de crédit et réduire le risque de défaut des emprunteurs, deux éléments favorables sur un horizon plus long.
L’immobilier coté et les foncières, très dépendants du crédit
Les sociétés immobilières et les foncières cotées comptent parmi les secteurs les plus sensibles aux mouvements de taux, pour deux raisons cumulées. D’une part, elles sont généralement très endettées, et une hausse des taux renchérit directement le coût de refinancement de leur dette. D’autre part, la valorisation de leur patrimoine immobilier est elle-même calculée par actualisation des loyers futurs, ce qui les expose au même mécanisme que les valeurs de croissance. Une baisse des taux, à l’inverse, allège leurs charges financières et soutient la valorisation de leurs actifs.
Les obligations et l’arbitrage entre actions et taux
Une hausse des taux directeurs se répercute aussi sur les rendements obligataires, notamment sur les emprunts d’État à court et moyen terme. Lorsque des obligations jugées peu risquées offrent un rendement plus attractif, une partie des investisseurs réoriente ses placements depuis les actions vers les obligations, ce qui peut peser sur les indices actions indépendamment même de l’effet sur les bénéfices des entreprises. Ce phénomène est parfois résumé par l’expression anglaise there is no alternative, inversée en période de taux élevés : les alternatives aux actions redeviennent, elles, plus intéressantes.
Une baisse des taux joue en sens inverse et tend à rendre les actions relativement plus attractives face à des obligations dont le rendement diminue.
L’effet sur l’euro et les entreprises exportatrices
Les mouvements de taux influencent également le taux de change. Une hausse des taux de la BCE, surtout si elle est plus marquée que celle des autres grandes banques centrales, tend à renforcer l’euro, car elle rend les placements en euros plus rémunérateurs pour les investisseurs internationaux. Un euro plus fort pénalise en général les entreprises exportatrices européennes, dont les produits deviennent plus chers à l’étranger et dont les revenus réalisés en devises étrangères se convertissent en moins d’euros une fois rapatriés.
Une baisse des taux a l’effet inverse : elle tend à affaiblir l’euro, ce qui peut doper la compétitivité à l’export et soutenir les résultats des grands groupes internationaux du CAC 40 ou de l’EuroStoxx.
Le coût du crédit pour les entreprises elles-mêmes
Au-delà de son effet sur la valorisation boursière, une hausse des taux renchérit directement le coût auquel les entreprises se financent, que ce soit par emprunt bancaire ou par émission obligataire. Les sociétés les plus endettées ou celles qui doivent refinancer une dette arrivant à échéance voient leurs charges financières augmenter, ce qui pèse sur leurs résultats nets. Les entreprises peu endettées et généreuses en trésorerie disponible sont, elles, beaucoup moins affectées par ce canal. Une baisse des taux allège au contraire le service de la dette et peut libérer des marges de manœuvre pour l’investissement ou les rachats d’actions.
Un contexte qui compte autant que la décision elle-même
Il serait toutefois trop simple de résumer la réaction des marchés à la seule direction du taux. Ce qui compte souvent davantage, c’est l’écart entre la décision annoncée et ce que les investisseurs avaient déjà anticipé et intégré dans les cours. Une hausse largement attendue peut ainsi être accueillie avec indifférence, tandis qu’une hausse surprise, ou un ton jugé plus offensif que prévu de la part de la présidente de la BCE en conférence de presse, peut provoquer une réaction bien plus marquée que le mouvement de taux lui-même. De la même façon, une hausse motivée par une économie solide n’est pas perçue de la même manière qu’une hausse destinée à contenir un choc inflationniste externe, comme une flambée des prix de l’énergie : dans ce second cas, les marchés doivent arbitrer entre le resserrement monétaire, qui pèse sur les valorisations, et son origine, qui pèse déjà sur la croissance et les marges des entreprises par un autre canal.
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